Ottawa Symphony
Alain Trudel, Music Director | Directeur artistique

Notes de programme: Opera Amore

Notes de programme: Opera Amore

De l’avis du maestro Alain Trudel, l’opéra a été absent trop longtemps du paysage artistique d’Ottawa.  Le concert de ce soir va y remédier.  Maestro Alain Trudel a préparé des morceaux opératiques choisis qui satisferont, au moins temporairement, les goûts et les caprices des mélomanes qui aiment donner libre cours à leurs exercices de vocalisation pendant la douche matinale.  Cela pourrait être avec l’exécution fortissimo de La Donna mobile (Rigoletto) ou du Sempre libera (La Traviata). Hélas, n’abandonnez pas trop vos répétitions matinales car ni l’un ni l’autre ne sera inscrit au programme de soir, mais plusieurs autres coups de cœur vous attendent.  L’opéra, on le sait, ne suit pas toujours une logique évidente :  personne de nous ne s’arrête soudainement dans la rue pour chanter à pleins poumons une aria à sa bien-aimée, mais à l’opéra, oui, et c’est tout à fait courant.  Au menu ce soir, vous aurez l’embarras du choix pour vos prochaines prestations sous la douche : des arias superbes, de nombreux chœurs.   Cela ressemblera à une visite clandestine au magasin de bonbons de l’opéra, mais n’oubliez pas de fixer un rendez-vous avec l’hygiéniste dentaire. 

Commençons:

La forza del destino (Ouverture)
Giuseppe Verdi

La forza del destino de Verdi est le récit particulièrement sombre d’une vengeance mal placée. L’opéra a remporté un succès mitigé lorsqu’il a été présenté sur scène pour le première fois en 1862 à Saint-Pétersbourg.  Le public russe, qui associait l’opéra italien à des sujets légers et éphémères, a réservé à l’opéra un accueil plutôt tiède.  Cependant, la présentation de l’opéra, dans une version révisée, a été un triomphe à la Scala.  L’amour trahi par mésentente est un des thèmes favoris de l’opéra dramatique. L’ouverture de La forza del destino de Verdi,  aux accords tragiques, est annonciatrice du drame qui suivra.  L’atmosphère s’assombrit d’une énergie fatidique encadrant ce récit mélodramatique de vengeance, d’intentions et de réactions mal comprises.  L’ouverture annonce déjà les thèmes conducteurs de l’opéra présentés dans un pot-pourri d’airs dans le style des ouvertures d’opéras italiens de l’époque.

Il trovatore (Acte II: Le chœur des enclumes)
Giuseppe Verdi

Il trovatore (Le Trouvère) est une autre histoire de vengeance tragique.  Inspirée du drame espagnol d’Antonio Garcia Gutiérrez, la trame de l’opéra tourne autour d’une erreur atroce commise par la gitane, Azucena.  Animée par le désir de venger sa mère envoyée au bucher pour sorcellerie par le comte de Luna, Azucena vole l’enfant de ce dernier avec l’intention de le jeter sur le bûcher, mais, en proie à un moment d’égarement subit, elle se trompe d’enfant et jette son propre fils dans le feu.  Elle élève l’autre fils comme le sien ; ce fils est Manrico, troubadour du titre de l’opéra.   Manrico entre en grande rivalité avec le fils aîné du comte qui a succédé à son père.  Azucena fait sa première entrée sur scène au début de l’Acte II, entourée de ses frères bohémiens.  Les hommes sur leurs enclumes entonnent le célèbre Chœur des enclumes.  À la fin de l’opéra, Manrico est mis à mort par le jeune comte et Azucena, aux portes de la folie, goûte à son plaisir final en avouant au comte qu’il vient de tuer son propre frère.

La traviata (Prélude aux acte I & II Gitans & Matadors)
Giuseppe Verdi

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas, fils, (tirée du roman du même nom) a été présentée pour la première fois à Paris le 2 février 1852.  Verdi était à Paris à cette époque, mais nous ne savons pas s’il avait vu la pièce.  En 1853, Verdi écrivit : « J’ai l’intention de présenter une version de La Dame aux camélias à Venise, sans doute sous le titre La Traviata ».  Le roman de Dumas est inspiré de la vie d’une personne réelle, Marie du Plessis, riche courtisane, morte de tuberculose dans une relative pauvreté à l’âge de 23 ans.  Le récit de Dumas est l’une des histoires d’amour les plus touchantes du monde - la courtisane souffrante qui, agissant contre son instinct, tombe éperdument amoureuse d’un jeune admirateur qui, dans l’opéra, est Alfredo Germont.  À l’acte II, Germont père convainc Violetta (le nom que Verdi choisit pour Marie du Plessis) d’abandonner Alfredo si elle l’aime vraiment et de reprendre sa vie de courtisane afin de préserver sa famille d’un scandale.  C’est seulement à l’acte III qu’Alfredo découvre la vérité.   Il court au chevet de Violetta agonisante où, bien sûr, il arrive in extremis !

Le court prélude à l’Acte I de La Traviata s’annonce sans grand éclat.  Par contre,  les sons lumineux et chatoyants des violons présagent de ce qu’aura à souffrir Violetta à l’Acte III qui, on le sait, mourra de tuberculose. Le prélude se termine sur le grand air de l’Acte II qui nous révèle l’amour de Violetta pour Alfredo.

Dans la scène II, de l’Acte III, nous sommes de retour à Paris lors d’un grand bal masqué où les invités sont déguisés en gitans et matadors. Ils chantent avec grand entrain, car c’est la fête.

La Traviata est l’un des récits les plus poignants de toute l’histoire de l’opéra, rendu profondément touchant par le magnifique instinct théâtral de Verdi.

Ebben?….Ne andrò lontano de la Wally
Alfredo Catalani

Alfredo Catalani est devenu célèbre grâce à son opéra La Wally, son dernier et le plus réussi de ses opéras, écrit en 1892 et inspiré du roman de Wilhelmine von Hillern, Die Geyer-Wally. Catalani et son librettiste, Luigi Illica, ont créé un opéra mélodramatique italien traditionnel en quatre actes, traversé de poésie et de romantisme.

L’intrigue se déroule au Tyrol autour de 1800.  Deux villages voisins rivalisent, notamment les prétendants qui se disputent la main de Wally, la fille de Stromminger.  Ce dernier se trompe sur les actions de sa fille, croyant qu’elle est amoureuse de Hagenbach du village voisin.  Il préférerait qu’elle se marie avec son huissier, Gellner.  Audacieuse et obstinée, Wally refuse. Incapable de convaincre son père, elle quitte sa famille pour vivre dans un village dans les montagnes.  L’aria Ebben ?… Ne andrò lontano est son triste chant d’adieu à sa mère.  Évidemment,  les événements tournent mal, car elle finit par aimer Hagenbach, mais seulement après qu’elle l’a fait jeter en bas d’un précipice par Gellner.  Elle se repent et descend la montagne au bout d’une corde pour le secourir :  elle le retrouve blessé, mais toujours vivant.  Les deux amants connaîtront un sort tragique lorsque Hagenbach, qui finit par comprendre l’amour que lui porte Wally, va la rejoindre dans sa cabane en montagne.  En descendant la montagne, les deux disparaissent dans une avalanche. Mais soit, c’est un mélodrame !

Et, maintenant pour quelque chose de complètement différent , voici la Grandeur et décadence de la Ville de Mahogany de Kurt Weil.  Weil et son librettiste, Bertolt Brecht,  ont créé cet opéra en réaction à la montée du fascisme en Europe. Après la première représentation à Leipzig, les représentations subséquentes ont littéralement été saccagées par les sympathisants nazis, tout comme celles de Berlin et Francfort. L’opéra est issu du mouvement de la contre-culture de l’avant-garde de Weimar où les opinions politiques étaient polarisées à l’extrême.  Les soirées à l’opéra étaient souvent tumultueuses, mais les mélodies,  inoubliables !  L’Alabama Song (connue aussi sous les noms de La lune d’Alabama ou Whiskey Bar) était un poème allemand écrit par Bertholt Brecht et traduit en anglais idiosyncrasique par Élisabeth Hauptmann en 1925.  Brecht a publié le poème dans son recueil de Sermons domestiques, une parodie des sermons de Luther.  Kurt Weil a composé la musique en 1927 pour sa pièce Mahogany Songspiel et l’a réutilisée dans l’acte I de Grandeur et décadence de la Ville de Mahogany.  Les démunis et désenchantés affluent en très grand nombre à Mahogany (ville fondée par trois criminels).  Parmi eux figurent la prostituée Jenny et le bucheron Jimmy McIntyre.  Jenny chante la chanson très provocatrice La Lune d’Alabama.  Soulignons que Lotta Lenya, la femme de Kurt Weil, a établi sa réputation avec cette chanson tant en Europe qu’en Amérique.

Bootlegger’s tarantella
John Estacio

Le compositeur canadien a créé son opéra Filumena en 2003, ce fut un franc succès ! L’intrigue s’inspire de l’histoire vraie de Filumena Lassandro, une jeune Italienne qui avait immigré au Canada au début des années 1900 pour s’établir à Crowsnest Pass.   Mariée très jeune, elle se trouve mêlée à un réseau de contrebandiers et doit jouer le rôle de leurre. Mais les affaires tournèrent mal et Filumena sera exécutée.  Elle sera la dernière femme à être exécutée en Alberta.  Le compositeur explique :  « J’ai écrit en premier lieu une courte ouverture avant de composer l’opéra.  Plusieurs thèmes de l’ouverture se retrouvent dans l’opéra, mais pas tous.  Le premier des trois airs de cette pièce est une mélodie inspirée du folklore italien qui amène une musique de danse qu’on peut entendre lors de réceptions de noces italiennes traditionnelles.  Les musiciens ont sans doute consommé un peu trop de la décoction des contrebandiers, surtout la section des cuivres aux sonorités graves…. Le troisième thème présente les éléments passionnels : la trahison, l’amour impossible et le désespoir face à la tournure tragique de l’histoire.  Peu à peu la musique reprend le thème initial de l’ouverture ».

Remarquez les grandes mélodies de M. Estacio ; elles sont définitivement dignes de l’opéra.

Aïda (Acte II: Marche triomphale)
Giuseppe Verdi

Après l’entracte, nous entendrons le plus grandiose des grands opéras ! Verdi a composé Aïda en 1871 suite à une commande spéciale pour l’ouverture du nouvel opéra du Caire, qui a suivi de deux ans l’ouverture du canal de Suez. Vous vous souvenez sans doute de l’histoire de la princesse éthiopienne, Aïda, capturée et devenue esclave de la princesse Amneris, fille du roi d’Égypte.   Radames, officier de l’armée égyptienne, désire être nommé chef de l’armée égyptienne pour combattre les envahisseurs éthiopiens. Mais, bien sûr,  l’histoire doit se compliquer !  Radames devient amoureux d’Aïda et Amneris est amoureuse de Radames. Que serait l’opéra sans un triangle d’amour ? À l’acte II, les Éthiopiens sont vaincus par les Égyptiens qui célèbrent leur victoire par cette Marche triomphale.  C’est une belle occasion pour le chœur de chanter en grande pompe à la manière italienne.

Carmen (Acte IV: Les voici! Voici la quadrille & Acte I: Habanera)
Georges Bizet

            Tout en Carmen est en parfait équilibre.  La musique est un chef-d’œuvre d’élan, tandis que le drame est une expression sublime de la passion des personnages qui nous permet de mieux comprendre le dilemme entre Carmen et Don José.  Il n’y a aucun ton moralisateur (à la Wagner). Tout en refusant l’approche symphonique préconisée par Wagner, Bizet a tout de même réussi à faire évoluer la forme de l’opéra-comique en vertu de laquelle la musique et la trame s’enrichissent mutuellement plutôt que de se gêner.   Bizet a réussi ce tour de force par sa capacité à créer des mélodies sublimes qui font avancer la musique (et les auditeurs) vers la prochaine section.  Les rythmes sont extrêmement nets et les spectateurs peuvent difficilement résister à la tentation de taper du pied.  C’est l’ambiance obscure de l’Espagne qui s’infiltre dans tous les coins et recoins de la composition (tout un accomplissement pour Bizet qui n’a jamais visité l’Espagne et qui ne s’est jamais imprégné de la « couleur locale »).  Bizet traite en véritable maître cette histoire, le plus typique des récits opératiques (adapté par Meilhac et Halévy du roman de Mérimée)  – le conflit entre l’amour, la luxure, la vie et la mort -, qui avive immanquablement les racines les plus profondes de l’émotion humaine.

            À l’acte final entre en scène la foule de spectateurs chantant à pleine voix l’arrivée des toréadors (Les voici ! Voici la quadrille).  Tout se termine tragiquement quand Don José poignarde à mort Carmen qui vient de proclamer son amour récent pour Don Escamillo - LE toréador. Mais revenons à l’acte I où l’on entend chanter Carmen, sur un ton séducteur, l’Habañera, qui commence par ces mots : « L’amour est un oiseau rebelle ».  Et Don José n’a pas encore la moindre idée du triste destin qui s’annonce.

Les Contes d’Hoffmann (Barcarolle)
Jacques Offenbach

Offenbach est né en 1819 à Offenbach-am-Main, en Allemagne d’un père qui était chantre.  Il a vécu la plus grande partie de sa vie à Paris où il a étudié le violoncelle et la composition.  Plutôt médiocre comme étudiant, il a réussi tout de même à se faire une place comme violoncelliste à l’opéra-comique.  Il a composé plus d’une centaine d’opérettes, dont un bon nombre font toujours partie du répertoire.  Il souhaitait ardemment être reconnu comme compositeur d’opéra. Il en a composé deux : Rheinnixen et, à la fin de sa vie,  Les Contes d’Hoffmann.  Le livret (écrit par Jules Barbier) est tiré de trois courtes histoires de E.T.A. Hoffmann.  Hélas, le compositeur a eu rendez-vous beaucoup trop vite avec la cruelle faucheuse et est mort en 1880 – ce qui força les directeurs du Théâtre de la Gaîté-Lyrique à trouver quelqu’un qui pouvait finir d’écrire la partition de l’opéra. Ernest Guiraud fut choisi pour compléter l’orchestration.  La création posthume de l’œuvre a eu lieu en 1881.

Hoffman raconte trois histoires fantastiques au sujet de femmes qu’il a aimées :  d’abord, son amour de jeunesse, Olympia, sabordé lorsqu’elle se révèle être une poupée mécanique. Ensuite, l’amour plus sérieux qu’il éprouve pour Antonia et, enfin, l’amour pour la courtisane Giulietta pour qui il éprouve une folle passion.  La célèbre Barcarolle (Belle nuit, ô nuit d’amour) ouvre l’acte III situé à Venise (composée à l’origine pour son opéra Rheinnixen en  1864).  Il s’agit d’un duo entre Nicklausse (un rôle travesti qui dévoile à Hoffmann son identité de Muse) et Giulietta.  La musique est délicieusement envoûtante.

Nabucco (Act III: Va pensiero)
Giuseppe Verdi

            C’est en 1842 que Verdi connut son premier vrai succès avec son troisième opéra publié – Nabucco, forme abrégée de Nabuchodonosor (Nebuchadnezzar) – vraiment, un mot trop long à chanter ! L’histoire est tirée de la défaite de Nabuchodonosor et l’esclavage des Hébreux. Va, pensiero est le grand chœur de l’acte III alors que les Hébreux déplorent leur sort d’esclaves de Nebuchadnezzar.  C’est air, ce fut aussi un message caché que les Italiens ont décodé à l’époque, eux qui voulaient se libérer du joug des Habsbourg et réunir en un seul pays les différentes régions de la « botte ». Le texte, écrit par Solera, ne faisait aucun doute :  ces « Hébreux » représentaient les patriotes qui désiraient voir l’Italie s’unifier et ne plus avoir à dépendre de souverains étrangers. Va pensiero, dans lequel le chœur chante principalement à l’unisson, est devenu un véritable cri de ralliement.  Viva VERDI, ce slogan griffonné sur les murs, qui pouvait signifier Viva Vittorio Emmanuele, Re DItalia, n’a pas porté préjudice à l’œuvre de Verdi, puisque c’était aussi le cri de ralliement pour une Italie unifiée ayant à sa tête ce souverain.           

 Maintenant, demain matin, vous pourrez affronter l’acoustique de votre salle de bain avec des interprétations convenables inspirées par cette soirée Opera Amore!

©  David Gardner